Sorel Industries


  

La naissance du projet

Au début de l’été 1939, les frères Joseph (Joe) et Édouard Simard apprennent que le gouvernement de la Grande Bretagne, devant l’éminence d’une guerre avec l’Allemagne, projette de faire fabriquer de l’armement en dehors de leurs frontières, en particulier des canons, les fameux « 25 pounder ». Ils se rendent immédiatement à Londres avec en poche un projet de construction d’usine à cette fin.

Pour convaincre les autorités militaires britanniques du sérieux de leur offre, les frères Simard fournissent des assurances sur trois points:

1. Ils possèdent les capitaux suffisants pour assurer la construction et la mise en opération de l’usine.

2. Une entente conclue avec le numéro un de la métallurgie en France, le Groupe Schneider-Creusot (Eugène Schneider), leur apporte l’expertise en production d’armement qui autrement leur aurait fait défaut.

3. Une réputation de probité et l’expérience des affaires dans d’autres domaines industriels; la Marine Industries, dont ils sont propriétaires, opère depuis près de deux décennies dans les domaines du dragage, de la réparation et de la construction de navires.

En août 1939, le ministère britannique des Approvisionnements donne son aval au projet. La construction de l’usine, d’une superficie de 600 000 pieds, est achevée en janvier 1940. En avril de la même année, la production peut commencer.

Dans le même temps, des ingénieurs et des ouvriers spécialisés sont dépêchés en France, dans les usines du groupe Schneider-Creusot, pour subit la formation nécessaire au fonctionnement de la future usine de Sorel, et des spécialistes de cette entreprise coordonnent les travaux de construction et l’installation de la machinerie.

La Sorel Industries Limited est née… ou presque, puisque à peine entrée en guerre aux côtés de la Grande-Bretagne (1er septembre 1939), la France est occupée par l’armée Allemande (juin 1940). Les ingénieurs et ouvriers canadiens sont forcés de revenir, les spécialistes français de repartir chez-eux. En effet, l’entente de capitulation fait obligation au gouvernement de Vichy de cesser toute forme de collaboration avec les forces alliées dans la guerre.

Dans le but de sortir l’entreprise naissante de cette mauvaise passe, les gouvernements britannique et canadien assurent la formation d’un comité de contrôle en appui à Joseph et Édouard Simard. La compagnie Chrysler du Canada prête des spécialistes en management et des techniciens francophones pour assurer un prompt retour à la normale des opérations.

(Ces péripéties sont exposées la brochure The Industrial City of Sorel in Eastern Canada (mars 1944) et dans le film documentaire La Grande Aventure industrielle racontée par Édouard Simard – ONF 1960.)

La production de guerre

Le premier juillet 1941, soit un peu moins de 18 mois après la fin de la construction de l’usine, Sorel Industries a pu livrer ses premiers « 25 pounder » au gouvernement. Il faut signaler que tout était fabriqué sur place, à partir de l’acier de haute qualité nécessaire à la fabrication des canons et des supports, l’usinage, l’assemblage., etc, seul certains équipements optiques et les pneus étaient fabriqués à l’extérieur de l’usine.Les supports doubles étaient fabriqués par la Engeneering Products of Canada Ltd. de Montréal, une entreprise elle aussi contrôlée par les frères Simard.

Une fois atteints les objectifs de production pour ce type de canons, tout en maintenant sa première chaîne de production, la Sorel Industries a entrepris la fabrication de différents types de canons et de supports pour l’armement des navires produits par la Marine Industries voisine, des canons navaux de 4 pouces de types 90 m. m., 105 m. m., 138 m. m. et 152 m. m.

L’équipe de direction de l’usine au temps de la seconde guerre se composait de: Président: Joseph Simard,O.B.E. Vice-président: J.-Édouard Simard Secrétaire-général: Marius Doye Gérant général: G. F. Smith Directeurs: Joseph Simard O.B.E., J.-Édouard Simard, E. de G. Power, Colonel H. S. Tobin, D.S.O., A.L. Simard, Marius Doye et P. A. Lavallée.

La reconversion à l’économie de paix

La Seconde Guerre Mondiale s’est terminée en août 1945, après le lancement par l’armée américaine des deux premières bombes atomiques de l’Histoire, à Hiroshima et Nagasaki au Japon. Le double événement avait été précédé par une série d’événements qui laissaient prévoir la victoire des Forces Alliées sur les Puissances de l’Axe:

  • le Débarquement de Normandie (juin 1944)

  • la Conférence de Yalta (8 février 1945)

  • la capitulation de Berlin (2 mai 1945)

Dans ce contexte, il est intéressant de signaler les démarches entreprises par les frères Simard dès le début de 1944 pour faire connaître le potentiel industriel de Sorel, présenté comme facilement adaptable aux besoins de l’économie de paix. Dans la brochure The Industrial City of Sorel in Eastern Canada, publiée à l’initiative des frères Simard en mars 1944 (réédition, mars 1945) on peut lire ce qui suit:

«For many years Mr. Joseph Simard, with his associates Messrs. E. de G. Power, Colonel H. S. Tobin, P. A. Lavallée, his brothers Edouard and Ludger Simard and a few others have been intimately connected with the industrial growth of the community. This group of industrialists now own or control some eight manufacturing, shipping, and miscellaneous companies operating in Sorel. The range of their activities embraces dredging, shipbuilding, ship, repairs, water transportation, towing, marine salvage,iron and brass foundries, steel castings, plate shops, grain handling and a hotel

During the present conflict the facilities of these organizations have been utilized almost exclusively for war requirements. In consequence of a contract by the British Ministry of Supply immediately prior of the outbreak of war a large modern gun plant was erected at Sorel which has been continuously producing field and naval ordnance. In the shipbuilding industry the parent company has produced many types of craft including corvettes, mine sweepers, base vessels and 10,000 ton cargo vessels.

With the purpose of outlining the outstanding facilities existing at Sorel together with the scope and range of the organizations owned or controlled by the Messrs. Simard and associates this brochure is presented.»

Cette initiative et celles qui lui ont succédé ne semblent pas avoir porté fruit, puisque le nombre d’ouvriers à l’emploi de la Sorel Industries a connu un déclin marqué dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale. L’éclatement de la Guerre de Corée, en juin 1950, allait provoquer un revirement de situation …

La guerre de Corée

Le 25 juin 1950, la Corée du nord envahit la Corée du sud. Deux jours plus tard, le président américain Harry Truman déploie la Septième Flotte vers Taïwan . Le 27 juillet 1953, les États-Unis signent l’armistice avec la Chine et la Corée du nord. Voici pour le contexte.

À la Sorel Industries et à la Marine Industries Ltd., on rembauche massivement. Il s’agit, cette fois-ci, de produire deux nouveaux types de canons et d’au moins un balayeur de mines, le Chignecto. Dans un document produit à l’occasion du lancement officiel du Labrador et du Chignecto, en 1952, on fait une description de la production de guerre faite à Sorel:

  • CANONS NAVALS 3″/50 : Ces canons sont les armes les plus efficaces qui aient été conçues jusqu’ici pour les combats de surface et la défense anti-avions. Ils contiennent plus de 28 000 pièces dans lesquelles entrent 125 métaux différents et exigent plus de 30 000 opérations mécaniques réalisées par 25 000 machines, outils et calibres.Ce sont les mécanismes les plus compliqués qu’on ait encore usinés au Canada. Dans chacun de ces canons jumelés, d’un poids de 16 tonnes, entrent 192 pièces moulées, ferreuses et non, et 145 différentes pièces forgées.

  • CANON DE 120 MM. POUR L’ARMÉE : Ce canon de défense anti-avions a été surnommé “gratte-ciel” par ceux qui connaissent la portée extrêmement étendue de son tir. Bien que la plupart des détails de sa construction restent secrets, on peut dire que les 483 pièces qui composent le canon proprement dit et le mécanisme de culasse exigent 47 métaux différents. Chaque canon de 24 pieds exige un lingot de 15 tonnes pour forge, d’une pièce de 8 tonnes qui, une fois complètement ouvrée, pèse trois tonnes et trois-quarts. Le canon et la culasse requièrent à eux seuls 1 700 opérations mécaniques.

  • LE BALAYEUR DE MINES « CHIGNECTO » : L’aluminium a joué un rôle considérable dans la construction du « Chignecto », l’un des 14 balayeurs de mines commandés par la Marine royale canadienne. La charpente qui soutient la coque de bois est en alliage d’aluminium, de même que la superstructure.

1953-1962 : L’impossible reconversion

Dans le documentaire La Grande Aventure industrielle racontée par Édouard Simard (Office National du Film – 1960), ce dernier fait le point sur l’expérience extraordinaire qu’aura représenté la création, de toutes pièces, des usines et des infrastructures nécessaires à la production de guerre à Sorel, dans cette petite ville par ailleurs si paisible.

Interviewé par René Lévesque, M. Simard laisse paraître son amertume. Pour la première fois de son histoire, la Sorel Industries venait de connaître une grève dure de 13 semaines (nov. 1959 – mars 1960). La section fonderie de l’usine avait été vendue, l’année précédente, à la Crucible Steel of America. Les procédés de fabrication hérités des besoins spécifiques de la production d’équipements militaires s’avéraient mal adaptés aux besoins et exigences moindres en temps de paix, et pour lequels la concurrence s’avérait de plus en plus vive.

Concurrence, libre marché, voilà les mots-clés. Sur-équipée, habituée à produire sur commande, selon le système du « cost-plus », la Sorel Industries a dû être vendue à la Beloit Corporation of America, en 1962. Le reste de l’empire industriel créé par les frères Simard s’est effrité en moins d’une décennie.

TEXTE : Mario Lemoine